“Planter des arbres n’est pas suffisant”

Le biologiste français Francis Hallé, spécialiste de l’écologie des forêts tropicales et de l’architecture des arbres, milite depuis longtemps pour la renaissance d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Fondateur en 2018 de l’association qui porte son nom, il revient dans cet entretien sur l’importance de ces forêts, quasi disparues d’Europe.

Il est allé jusqu’à informer le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et le président de la république française, Emmanuel Macron. Le biologiste français Francis Hallé milite passionnément depuis des années pour la renaissance d’une forêt primaire en Europe. Né en 1938 à Seine-Port, il est spécialiste de l’écologie des forêts tropicales et de l’architecture des arbres. Professeur de botanique à l’Université de Montpellier pendant plus de deux décennies, il préside aujourd’hui l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, fondée en 2018. Dans cet entretien, il revient sur l’importance de ces forêts quasi disparues à l’échelle européenne et sur les nombreux avantages que la société peut en retirer.

 


Vous militez depuis des années pour la création d’une forêt primaire en Europe. Quelles sont les différences entre ces forêts et celles dites secondaires ?


Pour citer mon collègue américain James Balog, la forêt primaire est à la forêt secondaire ce que le Grand Canyon du Colorado est à un égout. Une forêt primaire n’a jamais été exploitée, ni défrichée, ni modifiée d’aucune manière par l’être humain. Elle est beaucoup plus belle et beaucoup plus riche en termes de biodiversité que les forêts que nous avons actuellement autour de nous en Europe. Pour se faire une idée de ce qu’est une forêt primaire il faut aller voir la dernière dont nous disposions en Europe, à Bielowieza, en Pologne, et qui est malheureusement très menacée par le gouvernement polonais actuel. 


Pourquoi ces forêts primaires sont-elles si nécessaires ? 

Elles sont nécessaires d’abord parce qu’elles stockent beaucoup plus de carbone que les forêts secondaires. Ensuite, parce qu’elles sont des sommets de la biodiversité. Enfin, et c’est important à mon avis, parce qu’elles sont le sommet de l’esthétique — elles sont beaucoup plus belles que les forêts que nous avons aujourd'hui en Europe de l’Ouest. 


Les forêts secondaires ont-elles la capacité de revenir à un état primaire ? 


Oui, mais si vous prenez une forêt secondaire qui a 400 ans, il faudra attendre six siècles pour qu’elle revienne à l’état primaire. Si l’on part d’un sol nu, il faudrait attendre 10 siècles. En réalité, ce n’est pas un temps si long. Si on le considère dans une perspective géologique, ce temps-là équivaut à la durée d’un clin d’oeil. Ce n’est pas le temps de l’être humain, mais celui de la forêt et personne ne peut raccourcir la durée de ce processus. Si l’on veut avoir une forêt primaire, il faut tout simplement laisser passer ce temps là. 


Les forêts secondaires ont-elles tout de même une utilité ? 


Bien sûr, elles sont utiles et pour l’instant, nous n’avons que des forêts secondaires en Europe de l’Ouest. Si l’on veut du bois, il est bien préférable de prendre celui des forêts secondaires ou des plantations d’arbres. Si l’on doit déforester, il vaut mieux que ce soit une forêt secondaire, bien entendu. 

Beaucoup de pays font des efforts considérables pour reforester, en plantant des milliers d’arbres un peu partout, notamment pour lutter contre le changement climatique. Ces actions sont-elles efficaces ? 

Non, pour moi c’est ridicule. Si l’on émet trop de carbone, il faut s’arranger pour en émettre moins. Vouloir faire absorber ce carbone aux arbres n’est pas une solution durable : c’est comme cacher la poussière sous les tapis.


Dans ce cas, comment faudrait-il aborder l’enjeu de la reforestation ? 


Il y a beaucoup de tentatives pour replanter des arbres, certes. Leur défaut, c’est que l’on s’intéresse beaucoup à la plantation elle-même ; les médias sont présents sur ce sujet, on en parle beaucoup, et malheureusement, on se désintéresse souvent des quatre ou cinq années qui suivent. C’est pourtant la période la plus importante car les jeunes arbres doivent être arrosés, débarrassés des mauvaises herbes et préservés des prédateurs herbivores. Il faut s’en occuper soigneusement avant de les laisser grandir tout seuls. Mais, faute d’intérêt envers ces premières années, les jeunes arbres meurent très souvent. Dans les tropiques, environ 90% des arbres plantés meurent durant les cinq premières années. Donc, planter des arbres n’est pas suffisant. 

De plus, il ne faut pas croire qu’une forêt soit seulement des arbres ; elle est aussi constituée d’animaux. En Europe, une forêt primaire aurait besoin d’une faune complète, cerfs, bisons, loups, lynxs, ours, etc., comme dans la forêt polonaise. Cette présence de faune exige que cette forêt primaire européenne possède une surface d’au moins 70 000 hectares : cela paraît beaucoup, mais en réalité c’est l’équivalent d’un carré de forêt de 26 kilomètres de côté. 


Avez vous des exemples de réussites concernant la conservation d’une forêt primaire ? 


En Europe, nous n’avons pas de références car toutes les forêts primaires ont disparu, à l’exception de la forêt polonaise dont je parlais avant et qui est actuellement sévèrement menacée de disparition. En revanche, je reste assez optimiste car notre projet de forêt primaire en Europe de l’Ouest intéresse beaucoup de monde. 


Où pourrait être située cette forêt ? 


Nous allons commencer à chercher le lieu au mois de novembre, mais nous avons déjà quelques pistes. Pour l’instant nous n’en avons privilégié aucune, mais il est certain qu’elle doit être transfrontalière pour devenir un projet européen. 
Il faut aussi que cette forêt soit à basse altitude, car ce sont les forêts de plaine qui ont été détruites les premières.


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Cet article a été écrit dans le cadre d’une série produite pour open_resource par Sparknews, une entreprise sociale française qui vise à faire émerger des nouveaux récits pour accélérer une transition écologique et sociale à la hauteur des enjeux de notre époque.

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