Bio-inspiration : passer des savoirs aux solutions

Schéma du BioCultivator : un système de culture potagère pour les urbains © Miroslav Chovan et Zuzana Tončíková

Le Biomimicry Institute, ONG américaine, a été fondé en 2006 par la biologiste Janine Benyus, une des premières à avoir popularisé le terme « biomimétisme » et par l’entrepreneuse sociale Bryony Schwan. Il vise à promouvoir la bio-inspiration comme un outil au service de la production de biens et de services durables.

Ciblant en premier lieu tous ceux qui innovent (entrepreneurs, designers…) et qui enseignent (chercheurs, professeurs…), l’ONG, accompagnée de la société de conseil Biomimicry 3.8*, dispense des programmes de formation et d’accompagnement qui invitent à intégrer le vivant dans la création de valeur. SUEZ a interrogé Megan Schuknecht, biologiste et directrice des « design challenges » du Biomimicry Institute.

 

Quels moyens utilisez-vous pour faire la promotion du biomimétisme auprès de publics d’innovateurs ou d’entrepreneurs ?

Tout d’abord cela consiste à encourager tous nos publics à regarder comment la biologie peut façonner le design. Le but final est de favoriser la conception de solutions bio-inspirées, qui répondent aux grands enjeux liés au développement durable.

Nos programmes se concentrent sur l’enseignement et l’entrepreneuriat. Nous proposons des cours ou de la formation à de jeunes élèves, des étudiants ou des professeurs dans le domaine du design, des sciences et des technologies, mais aussi autour de la créativité et des méthodes de conception de projets. Nous avons aussi créé les « Youth and Global Design Challenges » destinés aux professionnels, pour valoriser des initiatives durables inspirées de la nature. Nous soutenons également des start-up, via un « Launchpad », l’unique accélérateur de start-up au monde qui favorise la mise sur le marché de solutions biomimétiques ou bio-inspirées. Pour aider chacun à accéder d’une façon intuitive à des connaissances en biologie, nous avons enfin créé AskNature, notre portail Web qui propose une bibliothèque de « stratégies » biologiques organisées par fonction, des idées d’inspiration et des ressources pédagogiques.

Nos impacts sont donc multiples. Nos efforts ont donné naissance à des réseaux : au niveau local, une trentaine à travers le monde, auxquels s’ajoute un réseau de plusieurs milliers d’enseignants qui ont intégré le biomimétisme dans leurs cours. Nos « design challenges » et notre programme d’incubation ont soutenu ou conduit à la création de nombreuses entreprises. Je peux citer Biofractal, un cabinet de conseil sur la bio-inspiration au Mexique ; Nexloop, une société new-yorkaise qui conçoit des systèmes biomimétiques permettant de capturer l’eau atmosphérique pour l’agriculture urbaine ; Mangrove Still et BioCultivator, deux équipes qui participent, en Grèce, à un projet pilote à grande échelle afin de créer un système durable de production d’eau potable en circuit fermé.

Qu’apportent les « design challenges » à votre démarche et quels types de solutions permettent-ils de développer ?

L’objectif est double : offrir gratuitement des opportunités d’apprentissage aux équipes d’étudiants et de professionnels qui participent aux « design challenges », qui sont organisés sous la forme de concours annuel et proposer un terrain favorable au lancement de solutions biomimétiques sur le marché.

Une des solutions les plus créatives que j’ai vu éclore est le cargo Air Ballast, qui réinvente le mécanisme de gestion des eaux de ballast, que les navires relâchent pour leur stabilisation. Le design du bateau permet de ne plus utiliser d’eau en guise de lest mais de l’air, ce qui réduit le transport des espèces non indigènes1, un désastre écologique majeur pour le monde marin. Pour mettre au point sa solution, l’équipe a observé la façon dont les organismes aquatiques maintiennent leur flottabilité : en régulant la quantité d’air dans leurs différents compartiments internes – sans utiliser d’eau, donc. Elle a imité cette stratégie pour concevoir une série de compartiments gonflables attachés à la coque d’un navire qui maintiennent sa portance.

 

Le projet Mangrove Still s’inspire des marais salants et des mangroves pour produire de l’eau douce © Emma Charalambou

Qu’observez-vous quant à la diffusion du biomimétisme aujourd’hui ? Se déploie-t-il au-delà du seul champ du design ?

 

Aujourd’hui, nous n’arrivons plus à comptabiliser le nombre de réseaux d’acteurs et de cours à l’université dédiés au biomimétisme ! Le Centre européen d’excellence en biomimétisme de Senlis (Ceebios) en France, Biokon en Allemagne, Biomimicry NL aux Pays-Bas, Bioversum en Autriche, l’Université d’Akron aux États-Unis et bien d’autres travaillent à promouvoir les démarches d’innovation durable inspirées du vivant. Au départ, les prescripteurs étaient des architectes, des designers ou des biologistes, entrepreneurs à l’occasion. Mais ces dernières années, le biomimétisme a investi de nombreuses disciplines nouvelles et cette tendance devrait se poursuivre. Il va ainsi devenir de plus en plus académique et scientifique, rendant plus rigoureuse son utilisation par les acteurs économiques.

On peut s’attendre enfin au déploiement de nombreux outils facilitant l’accès à la connaissance dans le domaine de la biologie. Les technologies issues des laboratoires de recherche vont aussi se multiplier. En termes d’ingénierie, il y a un énorme potentiel dans le domaine de la science des matériaux, de l’énergie et de la gestion de l’eau. La nature a également de nombreuses leçons à nous apprendre. Par exemple en ce qui concerne la séquestration du carbone ou l’utilisation de ressources, qui restent abondantes, pour fabriquer de nouveaux produits. Blue Planet Ltd., par exemple, utilise du CO2 en abondance comme matière première – comme le font les coraux et d’autres organismes cimentaires – pour fabriquer de la roche carbonatée pour le ciment, séquestrant ainsi le carbone. Étant donné les impacts actuels et imminents du changement climatique, il est impératif de continuer à apprendre de la nature comment stocker le carbone atmosphérique et à l’utiliser comme composant de base.

 

* Également fondée par Janine Benyus, Biomimicry 3.8 est le leader mondial du conseil en solutions bio-inspirées. Cette société de conseil s’adresse à des publics variés : chefs d’entreprises, ingénieurs, architectes…

1Espèces introduites dans les eaux où elles n’existaient pas auparavant, en l’occurrence ici via le rejet des eaux de ballast non traitées.

-- 

 

Cet article a été publié dans le sixième numéro d'open_resource magazine : "Vers un futur bio-inspiré"

 

Commentaires:

Un commentaire est obligatoire