Biodiversité et croissance économique: des bénéfices mutuels

© Joel Vodell

Et si, pour les entreprises, la biodiversité représentait un actif à préserver et à valoriser ? Il faudrait pour cela être en mesure d’évaluer la valeur de ce « capital naturel ». C’est là l’objectif des travaux du Dr Kathy Willis, professeure de biodiversité au département de zoologie de l’université d’Oxford.

Biologiste de formation, elle développe en effet depuis une dizaine d’années cartes et logiciels permettant aux entreprises de quantifier la valeur écologique des écosystèmes naturels dans lesquels elles s’implantent. Une approche innovante qui va au-delà de l’acceptation classique de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Explications et cas d’école.

 

En quoi votre démarche se distingue-t-elle des approches RSE traditionnelles ?

Jusqu’à présent, ces approches ont permis de créer un lien entre la biodiversité et les entreprises, celles-ci se concentrant généralement sur la protection des espèces, des communautés et des paysages considérés comme « menacés », « rares » ou « vulnérables ». Il existe ainsi des exemples de programmes de RSE financés par les entreprises qui ont réussi à agir pour leur sauvegarde.

Il faut pourtant aller encore plus loin et faire comprendre que la biodiversité peut être en soi une ressource importante, apportant de la valeur aux activités économiques. On parle alors de « capital naturel », en référence au capital économique. Il s’agit ainsi du stock mondial de ressources naturelles composé notamment des organismes vivants, des sols, de l’air ou de l’eau et fournissant des flux de services environnementaux. Ces flux incluent par exemple la séquestration du carbone dans la biomasse, la régulation des cycles de l’eau, la réduction de l’érosion des sols… Ils offrent également aux êtres humains de nombreux services socioculturels liés, par exemple, à des aspects récréatifs ou esthétiques.

Il s’agit alors de protéger et d’augmenter les actifs de ce capital naturel, afin de créer une réciprocité entre les activités économiques et la biodiversité.

Pourquoi et comment cette approche permet-elle de créer de l’interdépendance entre activité économique et biodiversité ?

De nombreux exemples démontrent que valoriser la biodiversité de cette façon améliore le développement économique des entreprises. Je pense ainsi à Mars Inc., qui étudie l’impact de ses activités économiques sur la biodiversité, de la quantité d’eau extraite aux ressources utilisées pour fabriquer ses emballages. Visant la réduction des impacts de ses processus de production sur les ressources naturelles (érosion des sols, pollution de l’eau, dégradation de la végétation), cette entreprise a constaté non seulement l’amélioration de la biodiversité autour de ses sites mais également une réduction de ses coûts d’exploitation. C’est une relation gagnant-gagnant.

Certaines entreprises sont d’ailleurs allées plus loin en intégrant les actifs de ce capital naturel dans leur comptabilité générale. Mars Inc. est une des rares à l’avoir fait et j’espère que d’autres en prendront le chemin. Pour cela il faut un réel changement de paradigme, mettre en place des méthodes et des outils qui permettraient rapidement d’évaluer les stocks et les flux issus de ce capital naturel. Il faudrait créer des indicateurs et intégrer des valeurs fonctionnelles et éthiques dans le calcul de la performance économique des entreprises.

Pour y arriver il faut des spécialistes de la modélisation, du Big Data et de l’informatique qui peuvent créer des interfaces ergonomiques tenant compte de la diversité biologique ou de la responsabilité économique de l’entreprise vis-à-vis des écosystèmes.

Comment accompagner le changement de paradigme et quels sont les principaux freins rencontrés jusqu’à présent ?

Personnellement, j’ai commencé à travailler sur ce sujet il y a environ dix ans, avec une compagnie pétrolière norvégienne. Celle-ci souhaitait disposer d’un outil pour évaluer à distance la valeur du capital naturel sur les sites qu’elle explore. Les ingénieurs pouvaient évaluer la géologie, l’hydrographie, l’approvisionnement en électricité, etc., en revanche ils ne prenaient pas en compte cette valeur écologique. C’était vrai en particulier en dehors des zones protégées – qui ne recouvrent que 13 % de la surface terrestre. Depuis, cet outil a été développé pour fonctionner partout dans le monde permettant aux entreprises de calculer le risque écologique autour de leur site. Nous avons également mis au point un autre outil permettant de modéliser la valeur du capital naturel.

 

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Cet article a été publié dans le sixième numéro  d'open_resource magazine : « Vers un futur bio-inspiré »

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