Le numérique peut-il nous aider à mieux protéger les ressources ? Le point de vue de Daniel Kaplan

© Linda Söndergaard

Quelle est la place du numérique dans la transition écologique ? Quelques éléments de réponse avec Daniel Kaplan, cofondateur de la FING/Imaginizing the Future.

Un numérique vertueux, c’est possible (peut-être)

À la question « les technologies numériques peuvent-elles nous aider à protéger les ressources ? », la réponse au présent ne fait guère de doute : c’est non. Pas tant parce qu’elles consomment elles-mêmes des ressources sans se préoccuper sérieusement de leur cycle de vie (même si c’est bien sûr le cas), mais surtout, parce qu’elles sont le symbole et l’outil central d’un système économique tout entier fondé sur l’accélération, l’obsolescence rapide et la concentration de tous les indicateurs d’entreprise sur la création de valeur actionnariale. Peut-il en aller autrement ? Oui, mais pas sans intention ni changement significatif.

Credits: Daniel KaplanDaniel Kaplan

Dépasser les limites, intégrer les limites

Au fond, la perspective technologique qu’exprime le numérique est avant tout celle du dépassement des limites. Il s’agit soit de les franchir, soit de les abolir : trouver une source d’énergie infinie, dépasser la rareté, dématérialiser, vivre deux cents ans… Et, parce que le désir fonctionne comme ça, chaque frontière passée permet d’abord d’entrevoir la prochaine. 

La perspective écologique, celle des ressources, nous invite au contraire à intégrer les limites : (nous) contenir, réduire et bien sûr relier les composantes de systèmes qui se veulent aussi clos que possible.

L’économie circulaire aidée du numérique tente de concilier ces contraires et pour l’instant n’y parvient pas. Pourquoi ? Parce que, dans un système économique tout entier tourné vers le profit, ce qui se dématérialise, s’éco-conçoit et se « circularise », s’analyse en gains de productivité et se réinvestit immédiatement dans la production de nouveauté, dans l’accroissement de la production et de la consommation.

L’autre numérique ?

Pour identifier d’autres pistes, il faut élargir le regard sur le numérique au-delà de sa fonction informatique (productrice d’efficience réinvestie en croissance) et d’une dématérialisation qui ne fait que déplacer la matérialité. Les formes diverses de l’économie collaborative répondent ainsi de manière intéressante à la nécessité de marier satisfaction des besoins et réduction des impacts écologiques. Les études relativisent certes leurs bénéfices écologiques, mais elles montrent qu’ils peuvent exister. Cette économie peut aussi concerner l’énergie elle-même, comme l’esquissent plusieurs projets qui visent à favoriser non seulement la production locale d’énergie, mais aussi son échange selon des modèles peer to peer qui rappellent l’architecture initiale de l’Internet : c’est la vision de l’économiste Jeremy Rifkin, expérimentée en France par la région Hauts-de-France via Rev3, une dynamique favorisant une économie plus durable, plus connectée et plus collaborative à l’échelle du territoire. Ou encore la coopérative énergétique néerlandaise Qurrent qui fournit de l’énergie verte à bas coût aux membres de sa communauté. À une échelle encore plus massive, on sait aujourd’hui que le véhicule électrique autonome n’aura des effets écologiques positifs que s’il est massivement partagé (plutôt que possédé) et s’il fait à la fois partie d’une infrastructure intermodale de mobilité et d’un système décentralisé de distribution et stockage d’énergie.

Le retour des « communs » dans le débat politique et économique est porté par des acteurs issus à la fois du numérique et de l’écologie. Les uns et les autres en montrent la nécessité et s’efforcent de le mettre en œuvre, parfois à très grande échelle (la base de données cartographiques Open Street Map et ses applications, par exemple pour signaler l’orientation d’un toit sur Open Solar Map ou documenter la biodiversité).

Ces pratiques ont pour caractéristique commune d’impliquer les « consommateurs », souvent par de tout petits actes (utiliser un véhicule partagé) et parfois de manière plus impliquante (crowdfunder un parc solaire, mesurer la qualité de l’air ou la biodiversité). Le numérique peut aider à répondre au défi constant de la cause écologique, la déconnexion perçue entre les actes individuels et les interactions planétaires. Et le champ vivace des civic tech, ces outils technologiques mis au service de l’engagement citoyen et de la démocratie participative, s’efforce de reconnecter les gens à l’action collective.

En dehors des « communs », il existe une autre manière d’éviter que les gains d’efficience ou issus du partage ne se réinvestissent intégralement dans plus de croissance : inventer d’autres formes de mesure de la valeur. C’est ce qu’exprime le renouveau des « monnaies alternatives », fortement appuyé sur des plateformes numériques. Beaucoup d’entre elles explorent des « cycles de vie » vertueux de la valeur : certaines perdent de la valeur dans la durée, d’autres valorisent autrement l’échange (par exemple sur la base du temps ou du nombre d’objets échangés, indépendamment de leur valeur monétaire). C’est dans ces interstices, ces fragiles têtes de pont, que l’on peut entrevoir un lien entre numérique et écologie.

Découvrez le point de vue d'Alysia Garmulewicz, PDG de Matterscape et Professeure d'entrepreneuriat de haute technologie.

 

Cet article a été publié dans le cinquième numéro d’open_resource magazine : « La gestion des ressources à l’ère du digital ».

Commentaires:

Un commentaire est obligatoire