Changement climatique : l’alimentation fait-elle partie du problème ou de la solution ? Le point de vue de Patrick Caron

© Christine Prieur

Nos systèmes agricoles et alimentaires peuvent-ils répondre aux enjeux de la lutte contre le changement climatique ? Pour en savoir plus sur la direction que doivent prendre nos habitudes de production et de consommation, découvrez le point de vue de Patrick Caron, Géographe au CIRAD* et président du groupe d’experts de haut niveau (GrEHN) du CSA**.

Transition alimentaire et changement climatique : à la croisée des chemins

Nous demander si l’alimentation fait partie du problème ou de la solution en ce qui concerne le changement climatique appelle une réponse extrêmement simple : les deux ! Et je pourrais m’arrêter là. Toutefois, les liens à l’œuvre sont en fait extrêmement complexes et il est donc intéressant d’y regarder de plus près.

Prendre la mesure des effets du changement climatique au niveau mondial

Autant les faits que les observations scientifiques montrent que le changement climatique impacte déjà les cultures. Pour s’en convaincre, il suffit de noter l’avancée de la date des vendanges en France depuis un siècle. Les analyses conduites par nombre de mes collègues chercheurs et les synthèses qui en sont tirées confirment cette observation. Il s’agit bien là d’un processus tendanciel, en cours, observé en de nombreux endroits de la planète. Tout cela a bien pris place et s’accentuera si nous ne parvenons pas à changer nos modes de production et de consommation, sans même attendre les catastrophes annoncées : les calendriers de culture sont profondément modifiés, les rendements sont affectés. De nombreuses études sont désormais disponibles, prévoyant leur diminution importante. Bien sûr, ces changements ne revêtent ni la même forme, ni la même intensité partout. En règle générale, les prévisions annoncent une baisse des rendements beaucoup plus forte dans la ceinture intertropicale, dans les régions où justement les questions de sécurité alimentaire sont les plus aiguës et où croissance démographique et processus migratoires sont les plus intenses. Après avoir pris la mesure des impacts du réchauffement climatique, il est nécessaire d’agir pour anticiper les conséquences globales de ces dérèglements et élaborer des solutions adaptées en chaque lieu !

Anticiper des conséquences globales

Les dérèglements climatiques, puisqu’il convient d’en parler au pluriel, ne se résument pas à une augmentation de la température. Ce sont l’ensemble des conditions de mise en culture et des processus physiologiques qui sont modifiés, nous projetant dans des contextes inconnus et nous interdisant le recours à des solutions disponibles et simples. L’un des meilleurs exemples de ces transformations est celui de l’apparition de nouveaux problèmes sanitaires. Tout comme elle influe sur la santé de l’homme, la modification des environnements est source de problèmes qui affectent gravement les conditions de culture et d’élevage, les disponibilités alimentaires et par conséquent, les perspectives de nutrition et de santé humaine. Nous ne saurions compléter ce tableau sans citer l’augmentation de la fréquence de phénomènes extrêmes, sécheresses, inondations, typhons, etc., dont on imagine assez facilement l’impact qu’ils peuvent avoir sur les cultures.

 

Ces évolutions climatiques, écologiques et biologiques vont générer d’importantes perturbations économiques, politiques et sociales. Certaines régions pourraient en bénéficier, d’autres seront considérablement affectées par une baisse des rendements, la survenue de maladies et la disparition de certains bassins de production. La question de leur reconversion sera alors posée. Il ne faudra pas négliger l’impact des déplacements de population et par conséquent, la naissance de conflits potentiels. Au-delà des pénuries alimentaires, c’est la carte mondiale des productions qui est appelée à changer.

Relever les défis de demain : le changement climatique, une fatalité ?

Dans ce contexte, de nombreuses solutions seront spécifiques à chaque situation. Alors que nous plongeons dans l’inconnu, nous avons de quoi en concevoir certaines, mobiliser connaissances et savoir-faire et les adapter aux nouveaux défis. Mais il reste aussi beaucoup à faire pour comprendre et agir en conséquence, en nous dotant de nouvelles formes d’évaluation des performances, tenant compte des fonctions multiples attendues de nos actes. Si nous savons par exemple facilement mesurer les rendements, il n’en va pas de même des effets induits par telle ou telle pratique, par telle ou telle technique, au regard de la séquestration de carbone, de la biodiversité, de la création d’emplois ou encore de la stabilité politique. L’enjeu est d’autant plus complexe et ardu que les solutions souhaitables en un lieu ne le sont pas nécessairement à l’échelle globale, à celle où, justement, opèrent les dérèglements climatiques. Ceci impose compromis, arbitrages et politiques adéquates. Les innovations auxquelles ces défis invitent seront aussi bien politiques et organisationnelles que techniques.

 

Alors, oui, de profondes transformations des systèmes alimentaires sont absolument nécessaires. Pour assurer la production, mais aussi pour atténuer les changements climatiques, alors que le secteur agricole est responsable d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre. Nous y engager représente un fantastique levier pour relever les défis à venir. Nous assistons d’ailleurs en ce moment à un repositionnement total du secteur agricole au sein de l’agenda international : il ne s’agit plus uniquement de produire pour nous nourrir, mais également pour anticiper les changements climatiques et les problèmes sanitaires, préserver l’environnement, assurer la justice sociale, éviter les conflits. En un mot pour rendre notre monde durable et relever le défi de l’Agenda 2030. Sans oublier que ce que nous devrons produire dépend également de ce que nous consommerons et gaspillerons et de la manière dont nous organiserons les échanges, tant localement que globalement. L’enjeu est immense !

 

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*Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

**Comité des Nations unies sur la sécurité alimentaire mondiale.

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Cet article a été publié dans le septième numéro d'open_resource magazine : "Alimentation durable, planète durable"

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