Congrès mondial de la nature, une feuille de route ambitieuse pour la biodiversité

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Marguerite Culot-Horth, cheffe de projet mobilisation 2020 au sein de l’Office Français de la Biodiversité et conseillère mobilisation de la société civile auprès du Ministère de la transition écologique français dévoile dans cet entretien les objectifs du Congrès mondial de la nature, organisé par la France et l’Union internationale pour la conservation de la nature et qui aura lieu à Marseille en 2021. Elle devrait avoir lieu juste avant la COP15 sur la biodiversité en Chine, considérée comme l’une des plus importantes dans l’Histoire des efforts de conservation de la nature, appelée à marquer un tournant dans l’action internationale pour le vivant.

Originalement prévu en juin 2020, puis reporté à une date encore inconnue en raison de la crise sanitaire qui afflige la planète entière, le Congrès mondial de la nature organisé par la France et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) devrait se tenir à Marseille en 2021. Plus de 1 300 organisations gouvernementales, de la société civile et des peuples autochtones membres de l’UICN s’y réuniront, comme tous les quatre ans depuis plus de sept décennies, afin de définir les priorités en matière de biodiversité et de guider les actions de conservation de la nature de la communauté internationale. Cheffe de projet mobilisation 2020 au sein de l’Office Français de la Biodiversité et conseillère mobilisation de la société civile auprès du Ministère de la transition écologique français, Marguerite Culot-Horth livre dans cet entretien tous les détails de cet événement majeur pour la diversité écologique, en amont de la COP15 sur la biodiversité qui aura lieu en Chine l’année prochaine et dont les enjeux n’ont jamais été aussi cruciaux pour la survie du vivant. 


Quels sont les objectifs de la prochaine édition du Congrès mondial de la nature ? 


Cette édition du congrès est un peu particulière, car elle devrait se tenir en amont de la COP15 sur la biodiversité qui aura lieu en Chine a priori l’année prochaine, si le calendrier le permet. Elle vise à redéfinir le cadre international de la préservation de la biodiversité, qui doit être beaucoup plus ambitieux que ne l’était celui de la COP10 à Nagoya (au Japon) et qui avait décliné une feuille de route pour stopper l’érosion de la biodiversité, voire de la regagner, et dont les objectifs n’ont presque pas été remplis à ce jour. Son objectif est également d’offrir un cadre pour des rencontres de haut niveau entre chefs d’Etat, leaders économiques, chefs d’entreprises et maires ou gouverneurs de grandes villes, pour qu’ils puissent s’accorder sur une seule ligne en amont de cette COP15, notamment sur des sujets qui ne sont pas très consensuels même au sein de la communauté scientifique, afin que celle-ci puisse être beaucoup plus ambitieuse et conduire à terme à des actions concrètes qui favorisent ce changement transformateur exigé dans le dernier rapport de l’IPBES (la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, équivalent du GIEC sur les sujets de biodiversité). Ce congrès est d’autant plus important qu’il aura lieu presque en même temps que d’autres conventions prévues pour la fin 2021, comme la COP de Glasgow sur le climat, car il est essentiel de tisser des liens entre ces différents événements qui ont, au final, un même objectif : la transformation de la société pour lutter contre le changement climatique, pour regagner de la biodiversité et pour lutter contre la désertification.  


Le déclin de la biodiversité n’arrête pas de s'accélérer. Quel est l’impact réel de ce congrès ? 


L’objectif du congrès est de réunir les experts de la biodiversité et les membres de l’IUCN, qui travaillent sur des sujets scientifiques liées à l’écologie, tels que les espèces découvertes, comment fonctionnent les écosystèmes et l’impact des êtres humains sur la nature. Leur travail est tangent à celui de l’IPBES. On connaît les causes de l’érosion de la biodiversité, voire de son effondrement, et cela fait des années que la communauté internationale scientifique alerte sur le fait qu’on ne va pas dans le bon sens, que nos sociétés et nos modes de consommation, de production et de vie vont à l’encontre d’une planète vivante, comme le dit le dernier rapport du Fonds mondial pour la nature [WWF]. Le but des chercheurs et des acteurs de la biodiversité réunis au sein du congrès de l’IUCN, c’est d’échanger sur les bonnes pratiques, sur les nouvelles découvertes d’espèces ou sur le fonctionnement des écosystèmes et, comme des éclaireurs, de pointer les possibles voies à suivre, comme celle des solutions fondées sur la nature qui fonctionnent bien dans certains contextes. Ces recommandations sont à destination de la communauté internationale mais le congrès n’est pas une COP qui peut agir sur les gouvernements ; son rôle n’est pas de changer nos modes de production et de consommation. Ça c’est le rôle des gouvernements, des territoires, des entreprises et des citoyens.    


Quels sont les thèmes de cette édition ? 


Ce sont des thématiques assez larges et qui sont récurrentes de congrès en congrès, car il s’agit des sujets qui se traitent sur une longue période tels que les paysages, les océans, l’eau douce, le changement climatique, la gouvernance — même si chaque édition propose des focus orientés pour traiter des problématiques d’actualité. Dans cette édition, par exemple, on portera une réflexion sur les enjeux des systèmes économiques et financiers, car on sait qu’il faut vraiment les réorienter, faire en sorte que les marchés financiers, les banques, les assurances changent de mentalité pour prendre en compte la biodiversité, comme cela a été fait récemment pour le climat. Un autre nouveau thème de cette édition, c’est celui du savoir et de l’innovation de la technologie, car on constate que cela prend de plus en plus d’importance, notamment sur la mobilité, sur les politiques publiques ou encore sur les modèles d’affaires des entreprises.    


Et les défis principaux pour la biodiversité à l’heure actuelle ? 


Je pense que le défi le plus important aujourd’hui, c’est de transformer l’agriculture. On sait que le secteur agricole est l’un des plus impactants pour la biodiversité, que ce soit en France ou ailleurs. Le changement d’affectation des sols est en effet l’un des principaux moteurs de l’érosion de la biodiversité selon l’IPBES. Évidemment, il n’est pas question de la même agriculture selon qu’on se situe en France ou dans un pays africain, où l’agriculture est plus familiale. Ce sont nos modèles agricoles intensifs de l’après-guerre, qui favorisent souvent une production de masse fondée sur des monocultures, que ce soit aux Etats-Unis, au Brésil ou en France, qui ont le plus d’impact et qu’il est nécessaire de transformer. Car en se limitant à un unique type de culture, que l’on conçoit comme la plus productrice, on pousse nos agriculteurs à utiliser des produits phytosanitaires lorsqu’une maladie touche aux plantes, et on appauvrit les sols et les variétés agricoles qui existaient auparavant, alors qu’elles sont la base de notre écosystème et de notre diversité biologique. 


En parlant de maladie, quel impact a eu la Covid-19 sur la biodiversité ?


Je pense que grâce, si l’on peut dire, à la crise sanitaire, on a un peu ouvert les yeux sur notre système, notamment agricole, et au fait que l’on grignote les espaces naturels, notamment les zones humides ou les forêts primaires, et que l’on fait de plus en plus de l’élevage intensif avec les mêmes espèces de bétail, qui sont sujettes aux maladies. Le lien entre la déforestation, le fait d’aller empiéter sur des écosystèmes et des habitats d’animaux sauvages qui sont vecteurs de virus, et la propagation de ces virus auprès des humains a été largement documenté. Cette crise a aussi mis en lumière les écueils de notre modèle agroalimentaire et de notre modèle sociétal en général. Dans le cadre du congrès, on travaille depuis longtemps sur les liens entre santé et biodiversité, mais c’est vrai que le sujet a justement été remis à l’ordre du jour dans le programme du congrès en raison de cette crise sanitaire, afin de pouvoir répondre aux questions que se posent la société civile et les pouvoirs publics sur ce sujet. Car avec les incendies en Australie en 2019 et cette pandémie, tout le monde a pris conscience que la planète peut se porter très bien sans nous, mais que nous, humains, avons besoin de préserver la nature pour survivre. 


Les entreprises ont-elles également pris conscience du rôle qu’elles doivent jouer dans la conservation de la biodiversité ?


On a besoin d’elles, certes, mais il ne faut pas se voiler la face; il y a une majorité d’entreprises qui se trouvent dans des situations compliquées, d’autant plus avec cette crise sanitaire, et qui pensent que préserver ou prendre en compte la biodiversité dans leurs modèles d’affaires relève plus d’une contrainte que d’une opportunité. Alors qu’au contraire, s’intéresser à la biodiversité ou prendre en compte  la notion de capital naturel dans leur comptabilité, c’est une vraie opportunité. Aujourd’hui, il y a des assurances qui prennent en compte l’écologie et refusent d’assurer des entreprises qui ne s’inscrivent pas dans un projet respectueux de la biodiversité. Même chose pour certaines banques, qui essaient de réorienter leurs flux financiers — même si la plupart financent toujours des activités qui impactent la biodiversité ou le climat. Mais il faut bien commencer quelque part. J’espère qu’il y aura une accélération de ces engagements autant pour le climat que pour la biodiversité. Peut-être en 2021.  


Qu’est-ce qui vous ferait considérer ce congrès comme un grand succès ? 


En marge du forum traditionnel où se réunissent chercheurs et décideurs, et de l’Assemblée des membres de l’IUCN, on aura de nouveaux espaces ouverts au grand public au sein du congrès : les espaces Generation Nature. Le citoyen pourra venir s’acculturer aux enjeux sur la biodiversité, comprendre comment il impacte la biodiversité au quotidien et comment il peut, aussi au quotidien, agir. Le congrès sera un succès si, trois mois après sa tenue, la biodiversité est devenue aussi importante que le climat dans l’esprit des citoyens, et s’ils savent qu’ils peuvent agir,comment ils peuvent agir quotidiennement, quel que soit leur niveau d’engagement au départ. 


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Cet article a été écrit dans le cadre d’une série produite pour open_resource par Sparknews, une entreprise sociale française qui vise à faire émerger des nouveaux récits pour accélérer une transition écologique et sociale à la hauteur des enjeux de notre époque.

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