se nourrir en 2038

Usbek & Rica est un média français qui s’est donné pour mission « d’explorer le futur » à travers un magazine, une plateforme de contenus et des événements. SUEZ leur a laissé carte blanche pour imaginer deux scénarios prospectifs sur le futur de l’alimentation. Chaque scénario a été commenté par le futurologue Marius Robles, cofondateur du think-tank Reimagine Food et créateur de la start-up Food by Robots .

Scenario 1 - L’agriculture et l’élevage : avant tout citadins

© Clément Audouin 

 

2038. Deux Terriens sur trois vivent désormais dans des villes. En deux décennies, la nourriture et sa production ont été radicalement transformées. L’agriculture est devenue essentiellement urbaine et locale.

 

« L’agritecture », fusion réussie de l’architecture et d’une agriculture citadine, est désormais la norme. Les fermes urbaines nées au début des années 2000 ont initié la tendance. Aujourd’hui, dans les grandes métropoles ont été installées de vastes fermes verticales, autosuffisantes en énergie, souvent fondées sur l’aquaponie, tandis que les immeubles d’habitation intègrent plusieurs étages ou terrasses dédiés aux cultures. La lumière, la température et l’humidité y sont savamment contrôlées, l’eau y est précieusement dosée et recyclée, pesticides et insecticides en sont bannis. Des systèmes intelligents surveillent et optimisent les cultures, tout en adaptant les quantités aux lieux et aux saisons. On ne transporte plus les fruits et légumes en camions, on les produit là où ils sont achetés et consommés. Éviter le transport et limiter le stockage réduit l’empreinte carbone, mais conduit aussi à des fruits et légumes bien moins coûteux, plus frais, plus sains.

 

Dans les années 2010 déjà, des robots étaient capables de collecter 25 000 framboises par jour. Aujourd’hui, les machines sont généralisées et peuvent tout planter, tailler ou cueillir avec précision et une incomparable efficacité. Le fermier s’est équipé de lunettes ou lentilles de contact à réalité augmentée et travaille la terre en utilisant connaissances scientifiques et techniques de pointe, élaborant des semences et orchestrant le travail des machines. L’agriculture traditionnelle n’est pas morte pour autant : elle subsiste encore dans de nombreuses régions dans lesquelles elle joue un rôle fondamental dans la préservation de la biodiversité et du capital vivant au sens large.

 

Ce qu’on appelait autrefois « viande » a par ailleurs considérablement évolué : la viande peut désormais être cultivée in vitro (à partir de cellules animales), fabriquée (souvent à partir de protéines végétales), ou encore recomposée à partir de sources variées (végétaux ou poudres d’insectes). Dans les années 2010, plusieurs start-ups ont montré la faisabilité et la viabilité économique de viandes produites en laboratoire à partir de cellules souches animales. L’évolution s’est concrétisée par la création en 2019 d’une alliance industrielle, VVP Innovation, destinée à développer le marché de « viandes, volailles et poissons produits directement à partir de cellules animales ».

 

Dès 2021, dans la plupart des grandes chaînes de fast-food, hamburgers et nuggets sans viande animale, produits à partir de protéines végétales et de nutriments, se généralisent également, devenant la nouvelle norme. Dans le même temps, l’intérêt de la production industrielle des insectes comestibles semble être devenu une évidence : les fermes d’insectes émettent quatre fois moins de CO2, occupent quatorze fois moins de surface et nécessitent cinquante fois moins d’eau que l’élevage bovin. Les entreprises pionnières dans ce secteur, apparues dans les années 2020, sont désormais d’imposantes multinationales dont les fermes, parfois urbaines elles aussi, produisent chaque année plusieurs millions de tonnes d’insectes comestibles, plébiscités pour leurs qualités nutritionnelles. En 2038, plus de la moitié des protéines consommée dans les pays occidentaux provient des insectes.

 

ce scénario vu par Marius Robles

En matière alimentaire, nous vivrons davantage d’évolutions dans les trente prochaines années que dans les dix-sept mille ans d’histoire de ce que nous appelons l’agriculture.

L’énergie sera sûrement gratuite. Les terres agricoles ne seront plus nécessaires et les animaux de ferme non plus. La production alimentaire sera devenue indépendante des conditions météorologiques. Il est probable que la nécessité d’importer ou d’exporter des produits alimentaires disparaisse.

Le « smart farming » prendra la forme de fermes urbaines « connectées » et robotisées où des technologies de pointe seront mises à la disposition de l’agriculteur en fonction de ses besoins. Ceux qui gèrent ces fermes intelligentes seront des agriculteurs réinventés, devenus des agriculteurs-scientifiques urbains. Les robots feront – presque – tout : semer, récolter, sélectionner, distribuer, cuisiner, etc. Il faut être franc et avouer que le petit agriculteur aura tendance à disparaître. En fait, c’est déjà le cas. Le nombre total de fermes dans l’Union européenne a chuté, avec plus de quatre millions de fermes disparues depuis 2003.

 

Scenario 2 - La nourriture personnalisée

© Clément Audouin 

 

À la fin des années 2010 apparaissent deux tendances qui se sont par la suite télescopées pour conduire dans les décennies suivantes à des modes d’alimentation novateurs.

 

La première concerne l’évolution de la restauration. Après la vague de la restauration rapide (en France en 2015, plus d’un tiers des restaurants sont des fast-food), on commence à évoquer les « restaurants virtuels » : des endroits sans tables ni chaises, parfois installés dans des lieux tels que des parkings, où l’on produit des repas souvent personnalisés, commandés via des applications mobiles. L’avènement d’outils de livraison automatisés (chariots autonomes parcourant les trottoirs et drones-livreurs) à partir des années 2020 ne fait qu’accentuer le phénomène. Aux côtés des établissements de restauration classiques, lieux de convivialité garants des traditions et de la gastronomie, se développent des restaurants qui cessent peu à peu d’être uniquement des lieux où l’on se réunit pour consommer des plats choisis sur une carte limitée, pour devenir des sortes de laboratoires où se prépare une nourriture de plus en plus sur mesure, apportée ensuite à domicile.

 

La seconde tendance naît des dernières connaissances acquises en matière de biologie, de physiologie et de génétique. Depuis l’annonce officielle, en 2003, du séquençage complet du génome humain, il devient clair que nutrition et génétique sont destinées à être combinées pour améliorer santé et bien-être. Dès 2016, des entreprises permettent aux individus d’analyser la flore microbienne de leur organisme (microbiote) pour en déduire des recommandations nutritionnelles personnalisées, tandis que dans les années 2020 de nombreux restaurants suggèrent à leurs clients des menus adaptés à leur profil génétique.

 

En 2038, la nourriture est donc largement personnalisée. Les citadins recourent de plus en plus largement aux poudres de protéines d’insectes ou d’origine végétale, fibres, lait artificiel et autres suppléments vitaminés, issus des fermes automatisées ou élaborés en laboratoires. Des plats peuvent être préparés en quelques minutes et à domicile, via des machines sophistiquées et polyvalentes qui élaborent des mets adaptés aux goûts, à la physiologie et aux besoins nutritionnels de chaque membre de la famille. Dans la cuisine, l’imprimante 3D alimentaire a depuis longtemps remplacé le robot de cuisson !

 

Partout dans le monde, la nourriture n’a d’ailleurs jamais été aussi variée. Comme le déplorait l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en l’an 2000, « les trois quarts de la nourriture mondiale proviennent de seulement douze plantes et cinq espèces animales ». En 2038, la nourriture est élaborée, composée, mixée à partir de centaines de sources naturelles et synthétiques, dont les plus étonnantes, comme ces bactéries qui transforment le carbone du CO2 en protéines. Au final dans l’assiette du futur ? Mille et une saveurs, combinant des valeurs nutritionnelles déclinables à l’infini.

 

ce scénario vu par Marius Robles

Il n’y aura pas de différence entre naturel et artificiel, c’est-à-dire entre les choses faites par la nature et celles créées par les hommes, dans les laboratoires. On imitera de manière parfaite le goût et la forme des aliments et on en créera de nouveaux, inimaginables aujourd’hui.

Nous produirons à la maison certains types de légumes, d’herbes et de protéines, notamment grâce à des « ordinateurs alimentaires ». Nous produirons des arômes plutôt que des plats et téléporterons les aliments grâce à de nouveaux appareils intelligents, version améliorée des imprimantes 3D. Ainsi, 40 % de notre alimentation sera élaborée chez nous, de façon personnalisée, tout en développant de nouveaux modèles d’économie de marché. La production hyperlocale deviendra une réalité.

Via des gadgets intelligents et des capteurs dans nos cuisines, nous analyserons nos déchets alimentaires, mais aussi ce que nous cuisinons et les aliments que nous consommons, adaptés à notre ADN afin de prévenir les éventuelles maladies auxquelles nous serions génétiquement prédisposés. Le gaspillage alimentaire sera contrôlé grâce à un système de taxes établies en fonction de l’usage de la nourriture.

 

Food By Robots est une start-up visant à « accélérer l’usage de la robotique dans l’industrie de la restauration ».

 

Cet article a été publié dans le septième numéro  d'open_resource magazine : "Alimentation durable, planète durable"

Commentaires:

Un commentaire est obligatoire