nature vivante et êtres humains : à la recherche de l’harmonie perdue

© Casey Horner

Jusqu’à la première révolution industrielle, les êtres humains vivaient en bonne intelligence avec une nature prodigue. Le passage à l’ère industrielle marque un tournant : les êtres humains commencent à exploiter à grande échelle des ressources par essence limitées – eau, minerais, terres arables, etc. Aujourd’hui, lesdites ressources se tarissent et, dans certaines régions du monde, la nature ne parvient même plus à s’autoréguler.

Les menaces pesant sur la planète sont de plus en plus nombreuses, visibles et pressantes. Pour preuve, la situation de la faune, qui subirait actuellement sa sixième extinction de masse1. Préserver le vivant est un défi que nous devons relever collectivement avant qu’il ne soit trop tard, car il y va aussi de notre propre survie.

Pourquoi ne pas nous inspirer de ce qui a fonctionné pendant ces derniers milliards d’années ? Processus biochimiques, biomécaniques, services écosystémiques, etc., nous fournissent une source quasiment inépuisable d’inspiration pour innover et favoriser la transition de l’économie linéaire vers une économie circulaire vertueuse. En l’occurrence, il ne s’agit pas seulement de comprendre la nature ou de la calquer, mais bien de travailler en harmonie avec elle. Les enjeux sont de taille : environnementaux et sanitaires, bien sûr, mais également économiques, sociétaux, éthiques. 

Le vivant : un patrimoine riche… mais menacé

La nature a plus de 3,5 milliards d’années d’avance sur nos laboratoires de recherche et développement. Les milliards d’organismes vivants – unicellulaires ou complexes, végétaux et animaux – sont en effet le fruit de la lente évolution de processus biochimiques particulièrement élaborés, qui utilisent des biomolécules « intelligentes » – acides nucléiques et enzymes. Le résultat : une biodiversité tellement vaste que nous n’en connaissons qu’une infime partie. Sur les quelque 8,7 millions d’espèces présentes sur la planète, 86 % des espèces terrestres et 91 % des espèces marines sont encore inconnues, d’après une étude publiée en 2011 et intitulée How Many Species Are There on Earth and the Ocean? .

Pourtant, ce fabuleux potentiel s’amenuise chaque jour de façon dramatique et souvent irréversible sous les effets cumulés du changement climatique, de la pollution, de la déforestation ou encore de l’urbanisation incontrôlée. Pour en donner une illustration concrète, le rapport 2018 « Planète vivante » du WWF annonce la disparition de 60 % d’espèces d’animaux sauvages depuis quarante ans : « Les espèces n’ont jamais décliné à un rythme si rapide, qui est aujourd’hui cent à mille fois supérieur que celui calculé au cours des temps géologiques. »

Les services écosystémiques : de nombreux bienfaits offerts aux êtres humains

Les êtres humains font pleinement partie de cette biodiversité. Ils bénéficient d’ailleurs largement des services dits écosystémiques rendus par la nature, telle la fourniture d’une eau douce et d’un air respirable. 

On distingue quatre types de services écosystémiques :

- services d’appro-visionnement (la fourniture de matières premières, de nourriture, etc.),

- de régulation (climat, précipitation, autoépuration de l’eau, etc.),

- culturels (aspects esthétiques et récréatifs)

- et enfin les services dits « de soutien », qui servent de base au fonctionnement des trois premiers (cycle du carbone, formation des sols, etc.).

Comme le relève l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) : « Bien que la valeur [de ces services] soit estimée à 125 000 milliards de dollars américains, ces actifs ne sont pas pris en compte comme il se doit dans les décisions politiques et économiques, ce qui signifie que l’on n’investit pas assez dans leur protection et leur gestion2. »

Précieux pour la nature et les êtres humains, ces services aux effets positifs doivent être préservés. Les forêts contribuent naturellement au maintien d’écosystèmes aquatiques sains, fournissent des sources fiables d’eau propre ou même du combustible renouvelable. Mais une mauvaise gestion de ces services peut avoir des effets négatifs, tels que des inondations ou des glissements de terrain, engendrés par la déforestation. II est donc impératif d’apprendre à évoluer en harmonie avec la nature.

Une prise de conscience collective de l’importance du vivant

Face à l’urgence écologique, la communauté internationale s’empare aujourd’hui progressivement de cette thématique qui s’invite au cœur des débats. Ainsi, en 2012 est créée la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les systèmes écosystémiques (IPBES). Aussi appelée « GIEC de la biodiversité », cette organisation sous l’égide des Nations unies est aujourd’hui une référence pour connaître l’état des connaissances sur les systèmes écosystémiques et la biodiversité. Autre institution en la matière : le Congrès mondial de la nature, qui sera organisé en France en 2020 et réunira élus, industriels, universitaires ainsi que la société civile pour prôner une « bonne gouvernance environnementale ».

Cet enjeu émerge également au sein des entreprises, qui sont de plus en plus nombreuses à intégrer le « facteur biodiversité » dans leurs plans d’actions. Pour certaines d’entre elles, il devient même un nouvel axe stratégique, à l’image d’Act4nature. Cette initiative a été lancée par un collectif d’entreprises, d’institutions scientifiques et d’ONG, parmi lesquelles l’EpE (groupe d’Entreprises pour l’environnement dont font par exemple partie SUEZ, BASF et LVMH), la Fondation Goodplanet ou encore le Muséum national d’histoire naturelle. Le but ? Créer une dynamique collective à l’échelle internationale. Parmi les dix premiers engagements pris en juillet 2018, les 65 signataires promettent notamment de « développer en priorité des solutions fondées sur la nature » mais aussi d’«évaluer économiquement [leurs] impacts et [leur] dépendance au bon fonctionnement des écosystèmes ».

Pour aller encore plus loin, il faudrait maintenant que les entreprises se voient à leur tour comme des écosystèmes, à l’image des forêts : pourquoi ne pourraient-elles pas générer des externalités positives et des services offerts « gratuitement aux autres entreprises, aux individus et à la nature qui les entourent ? » selon Navi Radjou, théoricien de l’innovation frugale. 

Le vivant comme modèle : un champ d’innovation

Cette tendance à se regrouper pour prendre ensemble la décision d’affronter la crise de la biodiversité permet de voir émerger de nouvelles perspectives d’innovation, à partir de la nature. Le biomimétisme, expression conceptualisée en 1997 par Janine Benyus dans son livre Biomimicry: Innovation Inspired by Nature, consiste à imiter le vivant et ainsi à réconcilier biodiversité, innovation et écologie. La bio-inspiration, terme proche du biomimétisme, intègre quant à elle, la notion d’écosystème pour prendre exemple sur les relations entre espèces et le fonctionnement du vivant.

Prendre le vivant pour modèle, signifie donc aujourd’hui s’inspirer de ce qui se passe au sein de la nature et l’optimiser en mettant au point des technologies adaptées aux besoins des êtres humains dans une logique de développement durable. Il est ainsi possible d’imaginer de nouvelles matières, tels les biomatériaux, ou des énergies alternatives, tels le biogaz ou les biocarburants. Cela se traduit par un effort d’analyse des modèles biologiques, biochimiques, biomécaniques, etc., associés aux concepts techniques en vue d’applications industrielles. 

Étudier le vivant, dans ses formes les plus microscopiques ou à très grande échelle, nous permet de développer des savoir-faire innovants pour répondre aux défis présents et futurs de la révolution de la ressource. On comprend dès lors que notre survie dépend essentiellement de notre capacité à mettre en œuvre de façon urgente une transition écologique au sein de laquelle lutte contre le changement climatique et préservation de la biodiversité sont indissociables.

 

Cet article a été publié dans le sixième numéro d’open_resource magazine : « Vers un futur bio-inspiré ».

 

1 Gerardo Ceballos, Paul R. Ehrlich, Rodolfo Dirzo, Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines, 2017.

2 www.fao.org/ecosystem-services-biodiversity/fr/

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