Le point de vue de Navi Radjou : l’économie circulaire est-elle le modèle de croissance de demain ?

Sky Reflector-Net, le toit futuriste de la station de métro de Fulton Street designé par James Carpenter, New York © Seefromthesky

En proposant de découpler « croissance et environnement », l’économie circulaire impose un nouveau modèle économique, social et culturel. Pour en parler, SUEZ ouvre les pages d’open_resource magazine à deux experts internationaux en la matière : Peter Lacy, Directeur General pour la croissance, la stratégie et la durabilité chez Accenture et Navi Radjou, théoricien de l’innovation frugale.

 Navi Radjou, Théoricien de l’innovation frugale  © Navi Radjou

Sortir de la logique linéaire

L’économie circulaire s’impose d’abord et avant tout parce que le modèle linéaire classique démontre chaque jour ses limites. Des limites que j’observe notamment aux Etats-Unis, où je réside et qui sont de deux ordres. C’est tout d’abord un échec sur le plan social, car les inégalités s’accroissent et aussi, bien sûr, un échec environnemental. Si le monde entier vivait comme les Américains, quatre planètes ne suffiraient pas à satisfaire nos besoins.

Il est donc devenu indispensable de bâtir un nouveau modèle plus inclusif, plus égalitaire et plus sobre en ressources. Mais quel modèle ? D’aucuns prônent la décroissance. Je préfère m’intéresser à une autre voie, créatrice de valeur : l’innovation frugale. Ce concept, inspiré du mouvement indien Jugaad, littéralement « bricolage » en hindi, consiste – pour faire simple – à essayer de faire mieux avec moins. Cette approche trouve toute sa place dans l’économie circulaire. Ainsi, posons-nous la question : comment produire mieux avec moins ? En d’autres termes, comment produire des biens qui profitent à 7 milliards d’individus dans un monde aux ressources naturelles limitées ? L’une des réponses consisterait à faire de l’écoconception la clé de voûte de l’innovation des entreprises et à transformer nos déchets en nouvelles ressources afin de réduire l’impact de l’approvisionnement en matières premières.

Des menaces pèsent sur le développement de l’économie circulaire

Il en existe principalement deux. La première concerne son appellation même : en effet, il me semble dangereux de circonscrire la circularité à son aspect économique, au risque de voir le concept absorbé et dénaturé par le modèle capitaliste. Faisons un parallèle avec l’économie du partage : nous sommes nombreux à adhérer à cette philosophie et à croire en sa pertinence, mais force est de constater que ce modèle est déjà rentré dans le rang, avec des entreprises (comme Uber) qui ont su récupérer cette approche et « capitaliser » sur cette démarche pour l’ériger en véritable business model. De la même manière, je ne crois pas que les populations occidentales, habituées au « je consomme donc je suis », transforment radicalement leur mode de vie sur la seule promesse d’un « je consomme mieux donc je suis ». Introduire un soupçon de circularité dans nos pratiques habituelles ne suffira probablement pas si nous voulons, sur le long terme, que les individus changent radicalement leur mode de vie. Car le danger sera finalement que la circularité crée un sentiment artificiel d’abondance et ainsi aboutisse aux mêmes conséquences sociales et environnementales que celles qui sont dénoncées aujourd’hui.

Un deuxième risque, lié au premier, tient au fait que philosophiquement la circularité s’oppose aux structures mentales occidentales. En Amérique ou en Europe, nous connaissons un rapport au temps et au développement linéaire. En Orient au contraire, il est cyclique, une perspective que l’on retrouve notamment dans la croyance en la réincarnation. Ces différences philosophiques sont fondamentales dans notre appréhension du progrès. Il y a en Occident une tendance à vouloir « toujours plus ». Qui imagine que l’iPhone 8 ait moins de fonctionnalités que l’iPhone 7 ?

Exemple d’une innovation Jugaad : motos customisées et améliorées en Inde ©  Smriti Sharma

L’avènement de l’économie circulaire passera par un changement complet de paradigme.

Nous vivons dans des écosystèmes où tout est lié, exactement comme dans la nature. Il faut donc s’inspirer de la manière dont celle-ci fonctionne pour comprendre à quel point nos vieux modèles économiques autocentrés sont devenus inopérants. Observons un arbre dans une forêt, son écosystème naturel : il produit au quotidien plus de vingt externalités positives au bénéfice des espèces vivantes qui l’entourent. Vingt services, en quelque sorte et tout cela gratuitement !

Transposons ce raisonnement au monde de l’entreprise et interrogeons-nous : « Quels sont les vingt services que mon entreprise va apporter aujourd’hui gratuitement aux autres entreprises, aux individus et à la nature qui l’entourent ? » Cela peut sembler utopique, mais c’est pourtant le projet d’Interface, un fabricant américain de revêtements de sols. L’entreprise explore de nouveaux procédés permettant à ses usines de fonctionner à la manière d’écosystèmes naturels. Son programme pilote « Factory as a Forest » (« l’usine-forêt ») tend non seulement à réduire les impacts négatifs de son activité vis-à-vis de son environnement, mais l’entreprise vise également à avoir un impact positif sur son écosystème et ses parties prenantes.

Finalement, il n’est donc pas seulement question de savoir si nous fabriquons tel ou tel bien de consommation de manière plus sobre en ressources, mais de nous projeter dans l’impact sociétal de nos modes de production et de consommation. Il s’agit par conséquent de réfléchir à une économie « en spirale », où chaque projet porte en lui une ambition d’inclusion et d’interactions positives.

Étendre le champ de l’économie circulaire à l’immatériel.

La rupture avec les modèles linéaires concerne évidemment les ressources tangibles mais elle doit également s’appliquer aux ressources intangibles, comme la connaissance. C’est d’ailleurs l’une des conclusions d’une récente étude commandée par la Commission européenne et intitulée « Study on frugal innovation and reengineering of traditional techniques ». Encore une fois, en Occident, nos structures mentales – que je qualifie de linéaires – nous amènent à privilégier le « toujours plus ». Dans l’économie du savoir cela se traduit par des dépôts de brevets, souvent perçus comme les indicateurs de la performance d’une entreprise. Mais pour progresser, il faut également que les connaissances engrangées soient mieux appliquées. Nous pouvons créer de la valeur en favorisant les synergies entre différents métiers, entre différents secteurs économiques aujourd’hui cloisonnés et même entre différents États.

C’est dans cet esprit que GE Healthcare, la division du groupe GE qui fournit des technologies et des services médicaux de pointe, a identifié la pertinence de réexploiter les technologies de radiothérapie pour l’inspection et la surveillance des fuites sur les pipelines gaziers ou pétroliers. Une société pleinement circulaire doit savoir ainsi valoriser et revaloriser ses actifs intangibles pour en faire des moteurs de croissance et de progrès.
A l’échelle mondiale, les États et les entreprises doivent également exploiter ces flux. Cela peut se faire via les transferts de connaissance, ou grâce à l’innovation inversée, qui consiste à s’appuyer sur les économies émergentes pour concevoir des produits et services, avant de les déployer dans les pays industrialisés.

 Dishoom Chowpatty Beach bar, presque entièrement conçu à partir d’objets recyclés, Londres, Royaume-uni ©  Hunt Haggarty

Si la circularité se développe souvent par le biais d’actions locales, les enjeux qu’elle porte sont mondiaux

Raréfaction des ressources naturelles, migrations environnementales et économiques, inclusion sociale, partage des compétences et du savoir… La « révolution circulaire » ne peut être que globale, son échelle d’application mondiale. Il est indispensable de transcender les clivages entre le Nord et le Sud et surtout d’éviter de penser que les pays du Sud vont choisir spontanément de se développer dans un modèle vertueux et circulaire. Certes ils adoptent des pratiques circulaires qui prennent la forme d’un système D, mais les populations aspirent à se développer sur la base des référents posés par les pays industrialisés. Pourtant nous vivons sur la même planète aux ressources limitées. Il est donc dans notre intérêt vital de faire en sorte que les économies du monde entier assoient leur développement sur des modèles plus sobres pour l’environnement et plus inclusifs socialement. Avec le retrait des États-Unis de l’accord de Paris et leur effacement progressif sur la scène internationale, je considère que l’Europe – tant les États et les institutions que les entreprises – doit jouer un rôle central dans la co-construction de modèles circulaires avec les pays du Sud. Une Europe qui se doit d’assumer un certain leadership pour être à l’avant-garde de cette rupture tant attendue.

Cet article a été publié dans le quatrième numéro d’open_resource magazine : « L’ère de l’économie circulaire »

Découvrez le point de vue de Peter Lacy, Directeur général pour la croissance, la stratégie et la durabilité chez Accenture. 

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