Le point de vue de Peter Lacy : l’économie circulaire est-elle le modèle de croissance de demain ?

Ville de nuit

Ville de Palo Alto, berceau de la Silicon Valley, accueillant le siège de nombreuses entreprises technologiques – Crédits : Francesco Crippa

En proposant de découpler « croissance et environnement », l’économie circulaire impose un nouveau modèle économique, social et culturel. Pour en parler, SUEZ ouvre les pages d’open_resource magazine à deux experts internationaux en la matière : Peter Lacy, Directeur General pour la croissance, la stratégie et la durabilité chez Accenture et Navi Radjou, théoricien de l’innovation frugale.

Lacy FRPeter Lacy, Directeur général pour la croissance, la stratégie et la durabilité chez Accenture  © Accenture

La naissance d’un nouveau business model

Le concept d’« économie circulaire » s’affirme comme une alternative prometteuse. Il permet aux entreprises de réconcilier leur impératif de croissance avec des objectifs de performance environnementale et une pression liée à la raréfaction des ressources. Mais ce concept ne se cantonne pas aux déchets et au recyclage. Il s’agit de passer de l’efficacité à la performance, de tisser des liens plus profonds avec les consommateurs au-delà du point de vente et de créer de nouvelles opportunités de croissance.

Circularité : une opportunité commerciale

Alimentée par l’apparition de nouveaux business models, de nouvelles technologies et de nouvelles fonctionnalités, l’économie circulaire est une grande chance pour les entreprises qui souhaitent développer un avantage concurrentiel. En effet, les recherches1 effectuées par Accenture avec le soutien du Forum économique mondial indiquent que les business models fondés sur l’économie circulaire génèreront des bénéfices de 4 500 milliards de dollars d’ici 2030. Un nombre croissant d’organisations commencent à adopter ces pratiques pour obtenir leur « part du gâteau ».

Des start-up aux multinationales, des entreprises du secteur public aux jeunes prodiges de la Silicon Valley, du Texas à Tokyo, les exemples abondent. Imaginons créer une entreprise de location de biens immobiliers qui pèserait 10 milliards de dollars et n’utiliserait ni énergie, ni métaux ni aucune autre ressource pour construire des maisons. Imaginons augmenter la marge brute d’une entreprise de 50 % tout en réduisant de 90 % sa consommation de matériaux grâce à la récupération et au reconditionnement de composants usagés. Ou dégager un milliard de dollars d’une valeur auparavant gaspillée en transformant la gestion des matières dans le processus de fabrication. Ou encore employer la biomasse sous-exploitée d’un pays pour tirer parti d’un marché mature de 80 milliards de dollars dans le domaine des produits chimiques et de l’énergie. Les chefs de file de l’industrie mondiale et les start-up innovantes commencent déjà à générer d’importants bénéfices en profitant de ces opportunités.

Un succès reposant sur les technologies et la durabilité

La transition vers une économie circulaire peut prendre du temps et demander des efforts. Une stratégie proactive est donc cruciale pour déterminer quand et comment sauter le pas. Eliminer le concept même de déchets et reconnaitre la valeur de toute chose sont deux aspects fondamentaux. C’est un énorme changement de paradigme pour de nombreuses grandes organisations. Elles doivent réfléchir à la façon de générer moins de déchets, d’accroitre le renouvellement des ressources naturelles, des produits et des actifs propres aux business models linéaires et traditionnels. Le défi est grand, mais les succès fleurissent.

Certains pionniers comme Nike opèrent actuellement une transition rapide vers un modèle en boucle fermée, avec un objectif ambitieux pour l’exercice financier de 2020. Ses sous-traitants ne doivent pas envoyer de déchets vers des centres de stockage ou des sites d’incinération qui ne valoriseraient pas l’énergie. À ce jour, 71 % de l’ensemble des chaussures et vêtements Nike contiennent des matériaux recyclés, fabriqués en boucle fermée à partir de 29 matériaux de haute performance issus de déchets d’usine.

Patagonia, la marque de vêtements d’extérieur, a lancé le programme Worn Wear qui encourage ses clients à prolonger la durée de vie, réparer et réutiliser les produits achetés chez eux ou chez d’autres. Depuis 2005, l’entreprise a recyclé 95 tonnes de vieux vêtements appartenant à leurs clients. Dans leurs locaux aux Etats-Unis, ils peuvent aussi réparer jusqu’à 45 000 vêtements chaque année.

Le taux de recyclage des batteries conventionnelles fabriquées par l’entreprise de technologie Johnson Controls s’élève à 99 % en Amérique du Nord, en Europe et au Brésil. En parallèle, les batteries qu’ils vendent sont composées à 80 % de matériaux recyclables. La technologie est essentielle pour que les nouveaux business models qui soutiennent l’émergence de l’économie circulaire prospèrent. Par exemple, 80 % des coûts de production et de distribution d’un CD peuvent être évités grâce à la musique en streaming via le cloud sur des plateformes digitales. En réalité, livrer un produit au format digital permet de réduire considérablement les déchets. En d’autres termes, l’économie circulaire sera une révolution numérique ou ne sera pas.

Les grandes entreprises ne sont pas les seules à progresser dans ce domaine, tant s’en faut. La stratégie circulaire « Making Things Last » (Faire durer les choses) du gouvernement écossais identifie quatre domaines prioritaires : réduire le gaspillage alimentaire et développer la bioéconomie, réutiliser les infrastructures énergétiques, limiter la production de déchets et enfin trouver des procédés de production plus avantageux sur les plans économique, environnemental et social. À ce jour, une économie de 180 millions de livres sterling a été réalisée grâce à la récupération d’énergie, au recyclage des déchets et à la valorisation matière. Ce chiffre inclut une économie de 20 000 tonnes de matières premières de grande valeur et le détournement de 32 000 tonnes de déchets des centres de stockage par an pour leur recyclage et/ou valorisation.

Tandis que de plus en plus d’entreprises et de gouvernements participent à l’économie circulaire, ce sont les e-market places qui favorisent son évolution rapide. Par exemple, Liquidity Services, le réseau d’e-market places, permet à différents actifs d’être plus accessibles et plus facilement échangeables. En se concentrant sur le client, l’entreprise a également réussi à créer un modèle qui permet de limiter le gaspillage des ressources rares. Jusqu’à présent, plus de 1,1 milliard de kilos de métaux, 57 millions de kilos de composants électroniques, 22,7 millions de kilos de caoutchouc, de papier et même de carton ont été recyclés par le biais du réseau.

Les nouvelles entreprises du digital sont parvenues à trouver de nouveaux moyens de satisfaire les consommateurs (mieux, plus vite, moins cher). Des entreprises comme Airbnb ont été capables de maîtriser la technologie pour optimiser l’usage de certaines ressources précieuses et pour croître de façon remarquable.La quatrième révolution des technologies digitale, biologique et physique est en marche. Les entreprises peuvent désormais tirer le meilleur parti de ces innovations pour augmenter leur productivité et développer leur croissance tout en devenant plus durables.

Quelques règles à suivre pour assurer la transition

Si l’opportunité semble évidente, sauter le pas n’est pas si facile. La plupart des entreprises ne sont tout simplement pas armées pour tirer automatiquement parti des possibilités offertes par l’économie circulaire. Leurs stratégies, leurs structures, leurs activités et leurs chaînes d’approvisionnement sont profondément ancrées dans une approche linéaire et traditionnelle de la croissance. Bien qu’il y ait urgence à adopter des business models circulaires, de nombreuses entreprises ont encore des difficultés à savoir comment s’y prendre.

Pour les organisations qui veulent se lancer dans la voie de la « circularité », ces étapes sont nécessaires :

  • identifier les opportunités existantes et se concentrer sur celles-ci (contrairement à tout ce qui se dit sur la théorie de l’économie circulaire) ;
  • repenser la façon dont on crée et apporte de la valeur ajoutée aux clients ;
  • mettre en place un nouvel ensemble de mesures ciblées (il faut cesser de vouloir mettre en œuvre la configuration circulaire « parfaite », du moins au début) ;
  • investir dans les technologies pour « circulariser » les chaînes de valeur ;
  •  trouver l’équilibre entre réaliser des profits faciles, à court terme et amorcer un changement à grande échelle sur le long terme.

Il est temps pour les entreprises de prendre une longueur d’avance et de profiter de l’avantage que procure l’économie circulaire. La transition vers l’économie circulaire est peut-être la plus grande révolution et opportunité pour organiser l’économie mondiale depuis deux cent cinquante ans. Ne laissons pas passer cette chance.

(1) Digital Transformation Initiative. En collaboration avec Accenture, Forum Economique Mondial, janvier 2017.

Cet article a été publié dans le quatrième numéro d’open_resource magazine : « L’ère de l’économie circulaire »

Découvrez le point de vue de Navi Radjou, Théoricien de l’innovation frugale.

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