travailler la terre sans épuiser les sols, une autre agriculture possible

© Oleh Slobodeniuk

En bannissant le labour pour mieux retenir la matière organique naturelle dans la terre, l’agriculture de conservation des sols restaure leur fertilité. Ce modèle de production durable, né à la fin des années 1990, semble prometteur à plus d’un titre. Au-delà du maintien de la vie dans les sols, il présente également l’avantage d’apporter un élément de réponse à l’enjeu du stockage du carbone, déterminant dans la lutte contre le changement climatique. Encore peu développée en France, l’agriculture de conservation des sols bénéficie d’une attention croissante grâce notamment à l’action de l’Association pour la promotion d’une agriculture durable (APAD) et de son réseau international, comme l’explique son nouveau président François Mandin.

Quels sont les principes directeurs et les bénéfices de l’agriculture de conservation des sols (ACS) ? En quoi se distingue-t-elle des autres types d’agriculture durable (permaculture, agriculture biologique) ?

Le modèle repose sur trois grands piliers. Le premier est le non-travail des sols, l’intervention se limitant aux lignes de semis. On supprime ainsi non seulement le labour profond avec une charrue mais aussi tout travail du sol, même superficiel. Le deuxième pilier est la couverture permanente du sol : notre objectif est de ne jamais laisser un sol nu. Après la récolte, nous semons un couvert végétal, constitué de plusieurs plantes, qui va pousser et occuper le sol en attendant la culture suivante. On ne récoltera pas ce couvert végétal, il sert uniquement à éviter de laisser le sol nu et par conséquent le champ libre aux mauvaises herbes... Ce couvert permet aussi de nourrir le sol : plus il y a de vie sur le sol et plus il y a de vie dans le sol. Enfin, la diversité des espèces cultivées constitue le troisième axe : nous allongeons les rotations et varions au maximum les espèces de plantes semées dans le couvert végétal. En couplant l’acte de production et l’acte de protection, l’ACS répond à la fois à l’impératif de rentabilité et à l’exigence de durabilité.

En maintenant un terrain couvert avec du vivant, elle permet d’augmenter la production de matière sèche qui nourrit le sol, d’accroître sa capacité de stockage du carbone et ainsi de réduire les émissions de CO2 dans l’atmosphère. L’ACS limite également l’érosion hydrique des sols puisqu’elle préserve leur porosité naturelle. On évite ainsi les coulées de boue qui entraînent les pertes de sol sur les routes ou les cours d’eau. À l’inverse, les méthodes classiques de labour dégradent cette matière organique. La permaculture obéit aux mêmes principes que l’ACS, mais concerne des petites surfaces, d’un hectare au maximum. L’agriculture biologique a, quant à elle, voulu répondre à la question du traitement des cultures par la chimie en la réduisant, voire en la supprimant. Je crois, pour ma part, qu’il faut repositionner la chimie au bon endroit. L’agriculture biologique a raison d’exister mais elle a aussi un coût et des limites, en particulier sur l’absence de contrôle sanitaire et la productivité. Elle n’est pas faite pour toutes les surfaces. Si l’on s’inquiète de l’enjeu climatique et du stockage du carbone, alors c’est vers l’ACS qu’il faut se tourner.

 

© François Mandin 

Quels facteurs et réflexions vous ont fait adopter ce modèle d’agriculture ?

J’ai cinquante-cinq ans et je fais ce métier depuis trente-cinq ans. Mon entrée dans l’ACS s’est nouée autour d’une préoccupation apparue dans les années 1990 : comment adapter mon entreprise à de nouvelles exigences économiques et environnementales ? Je vis et travaille à proximité du Marais poitevin. L’environnement est particulier. Les années 1989 et 1990 y ont été marquées par de fortes sécheresses avec à la clé de graves problèmes de gestion de l’eau. Ces circonstances ont été pour moi un élément déclencheur.

Moins de 5 % des agriculteurs français ont opté pour l’ACS. Quels sont les freins et les leviers au développement de cette agriculture ?

Il y a deux raisons principales à ce développement limité de l’ACS. La première est que les acteurs économiques du monde agricole n’y ont aucun intérêt. Quelles entreprises liées à notre secteur iront soutenir les agriculteurs dans cette voie puisque, pour elles, il n’y a aucune plus-value possible sur les produits ? L’autre frein, dans une logique inverse, est que la modification de la pratique agricole autour des sols ne correspondait pas à l’origine à des critères écologiques connus. Nous, agriculteurs adeptes de l’ACS, nous trouvions dans une sorte de no man’s land. La faible expansion de l’ACS doit aussi au fait qu’elle s’est développée dans des régions « pauvres » ou moins bien loties. Ces territoires n’ont pas l’aura des grandes régions agricoles françaises.

Vous présidez l’APAD depuis février 2019. Par quels moyens et avec quels réseaux peut se développer la mobilisation internationale en faveur de l’agriculture durable ?

© François Mandin 

L’APAD a été fondée en 1997 avec le concours d’ingénieurs, de chercheurs et de représentants du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). Il y a donc un lien originel de l’APAD avec l’international. Nous faisons partie du Réseau international pour l’agriculture de conservation (GCan) qui rassemble des organisations de producteurs et des collectifs d’agronomes des cinq continents.

Nous avons porté la voix de ce réseau lors de la COP21, en 2015, dans le cadre de l’initiative « 4 pour 1 000 ». L’intitulé de ce projet résume son objectif : en augmentant de 0,4 %, soit 4 ‰, par an la quantité de carbone stockée dans les sols, nous réduirions de façon significative la concentration de CO2 dans l’atmosphère. Notre message est celui de l’avenir de l’agriculture française, mais aussi européenne et mondiale, au bénéfice de tous.

inspirations

 

La région, le terroir ou la terre agricole qui vous inspire le plus ?

La montagne, découverte assez tard car dans ma famille, on prenait peu de vacances. J’aime aussi la mer, toute proche de chez moi. Je pratique la voile et la plongée.

 

Une œuvre (littéraire, artistique) pour renouveler nos regards sur le futur de l’alimentation humaine ?

Pas d’ouvrage précis mais je retrouve dans la science-fiction des éléments de réflexion très actuels.

 

Votre produit agricole préféré ?

Je suis un grand amateur d’ostréiculture et de conchyliculture. Une douzaine d’huîtres, du beurre salé et du pain avec un verre de vin font mon bonheur.

 

 

 

Cet article a été publié dans le septième numéro  d'open_resource magazine : "Alimentation durable, planète durable"

Commentaires:

Un commentaire est obligatoire